Interviews - Le Sampling selon J-Zone

J-Zone est un producteur de rap New-Yorkais au style particulier. Celui qui se fait appeler Mr Don't Holla a gentiment accepté d'ouvrir le bal des interviews sur AudioBusters.com et de nous parler de l'art du sampling, qu'il maitrise allègrement.
Résident du quartier Jamaica dans le Queens, il a travaillé avec entre autres pointures : Biz Markie, Danger Mouse, Cee-Lo (ces 2 derniers formant le groupe Gnarls Barkley), Sadat X, R.A. The Rugged Man, Cage, 7L & Esoteric et Del The Funkee Homosapien.
Comment as-tu découvert le sampling et qu'est-ce qui t'as décidé à t'y mettre ?
Je m'y suis mis dès que j'ai commencé à écouter régulièrement du rap, en 1988/89. Avant, je jouais de la basse et j'avais amassé des disques de Funk pendant 2/3 ans. Des groupes comme Kool And The Gang, Slave, Brass Construction, Ohio Players, James Brown, BT Express, Cameo, etc. J'achetais des disques de Funk et j'en piquais à mes parents pour avoir des lignes de basse à copier quand je jouais. Lorsque j'ai entendu ces disques samplés ça m'a rendu dingue. J'étais complètement fasciné par comment ils prenaient de petites parties et créaient quelque chose de nouveau avec. Comme je n'ai pas trouvé de groupe de Funk pour y jouer de la basse, j'ai utilisé ma collection de disques et ma connaissance de la musique pour commencer à faire des beats. C'était en 1992, j'avais 15 ans.
Quels sont tes samplers ?
Tous les disques que j'ai sorti ont été faits avec la MPC-2000, pas la XL. J'ai utilisé une SP-1200 jusqu'en 1997 puis elle est tombée en panne. J'ai alors pris un boulot à mi-temps et j'ai économisé pour acheter une MPC-2000 parce qu'à cette époque c'était ce qui se faisait de mieux. J'ai appris à la maitriser et une fois que je maitrise quelque chose, je n'aime pas en changer. Je n'ai jamais aimé faire des instrus sur un ordinateur, j'ai besoin d'une boite à rythme. Je dois sentir le beat, le sortir en tapant avec mes doigts. Je ne peux pas placer des fichiers wave à gauche à droite et appuyer sur des touches pour faire une instru. (rires) Une fois que la base du beat est posée, j'ajoute des sons de synthé et des détails, avec Pro Tools. Mais le principal est toujours fait à la MPC.
Quels filtres utilises-tu ?
La MPC a un super filtre pour les aigus, les basses et les médiums, ça me suffit.
Quels sont les effets que tu utilises ?
J'utilise des plugs dans Pro Tools mais aussi beaucoup de matériel analogique. Je passe pas mal de mes échantillons dans un Sony DPS-V55 (NDR : un multi-effet numérique). Je fais passer les samples séquencés dedans et les enregistre sur cassette puis je resample chaque son depuis la cassette et le réassigne à son pad original. Ca donne un son de malade. Mon album instrumental « To Love A Hooker: The Motion Picture Soundtrack » a entièrement été réalisé avec cette technique.
Quel séquenceur utilises-tu ?
Le séquenceur de la MPC uniquement. J'utilise Pro Tools juste pour assembler le tout.
Et tu n'as jamais utilisé un logiciel pour faire de musique ?
J'ai toujours détesté les ordinateurs donc non, jamais ! Les ordis me font flipper. J'utilise Pro Tools mais n'irai jamais plus loin.
Et question synthés ?
Le Roland JP-8080, le Moog Little Phatty et le TR Rack de Korg. Ils ont tous de bons sons de basses et des sons analogiques bizarres que tu peux bidouiller avec pas mal de fonctions. Le 8080 a un filtre à formant que j'apprécie.
Quel est ton système d'écoute ?
J'ai des Tannoy actives.
Avec quel matériel fais-tu tes prises voix ?
J'utilise un AKG C-3000 comme micro et je le passe dans mon Art Levelar, j'enregistre avec Pro-Tools.
Quelle est la machine la plus pourrie que tu aies jamais essayée ?
Ha ha, c'est difficile à dire car celles que je n'aime pas je ne les ai pas essayées longtemps. Mais je dois reconnaître que l'ASR-10 est vraiment casse-couilles. Je n'aime pas l'ASR-X non plus. Large Professor m'en avait prêté un une fois. Il y a de bons sons pré-programmés, étonnamment, mais ça m'a dérouté en tant que sampler/boite à rythmes. Je n'aime pas les iPods non plus, j'utilise toujours un walkman à cassette ou un discman.

Comment repères-tu les samples ? Tu fais des sessions d'écoutes ou est-ce que ça te vient comme ça ?
En général, j'écoute des films muets et je les trouve là. (rires) Non, je vais dans un magasin, j'écoute des disques et j'attends qu'un truc m'accroche.
Tu cherches uniquement dans des genres comme la Funk ?
Je tape dans tous les genres ! Tous sont excellents, particulièrement quand tu as différents samples de différents genres dans une instru. C'est ce qui fait du sampling un art.
Comment est-ce que tu découpes ? Tu as une technique particulière ou est-ce que tu essayes tout ?
Je prends différents bouts d'un morceau et les mets dans la MPC. Parfois je prends un son et le mets sur les 16 pads ou alors je le joue avec d'autres ou même à l'envers. J'essaye tout jusqu'à ce que ça sonne.
Est-ce que tu utilises des sons de batterie tirés de banques ou samples-tu toujours toi-même tes éléments ?
Je sample toujours moi même. Je trouve tous mes sons et mes boucles et me fais ma propre banque.
Est-ce que tu samples uniquement des vinyles ?
Oui principalement, disons à 90%. Je sample beaucoup de cassettes vidéos aussi et passe des heures à nettoyer le son. (rires) Parfois je sample aussi des cassettes audio ou des CD, mais pas tellement.
As tu déjà samplé un mp3 ?
Quelques fois.
Quelle est la taille de ta collection de disques ?
Je suis en train de la réduire pour faire de la place dans ma cave. Mais je n'en ai pas tellement en fait. Peut-être quelques milliers. Ce n'est pas mon truc de stocker des disques que je n'écoute pas, que je ne sample pas ou avec lesquels je ne mixe pas. Je les vends ou les échange.
Qui sont selon toi les plus grands maitres du sampling de tous les temps ?
Le Bomb Squad (Hank Shocklee, Keith Shocklee, Chuck D et Eric “Vietnam” Sadler). Ils ont emmené le sampling à un niveau jamais atteint auparavant. Pete Rock, 45 King, DJ Muggs, Dr. Dre et Prince Paul sont tous juste derrière, pour différentes raisons.
Quand tu mixes un morceau, quelle est ton approche ? Quelles sont tes techniques ?
Je fais beaucoup d'écoutes comparatives. En général je prends un album dont j'aime le mix et qui a une dynamique similaire à mon style et je mix en m'y fiant. J'écoute le son au studio puis dans ma voiture parce que j'y vis presque. J'y suis tout le temps à écouter de la musique. Je connais tellement bien le son de mon autoradio que je peux dire immédiatement si le mix est bon ou pas.
Quels compresseurs, consoles et matériel utilises-tu pour mixer ?
J'ai mon compresseur à lampe, le Art Levelar, il est mortel. J'utilise une console Tascam 16 pistes, la 2516. Elle a une automatisation des mutes via MIDI, mais je ne me sers plus de cette fonction depuis un bout de temps.
Quel est le son que tu recherches quand tu mixes ?
La plupart de mes mixs ne sont pas très propres, avec beaucoup de sons. Mais je m'arrange pour qu'il y ait un bon équilibre des basses, des médiums et des aigus. Parfois mon son est un peu crade et pas très net, enfin c'est ce que me dit mon ingé de mastering. (rires) Mais j'aime le son sale bien mixé. Pas sale comme 36 Chambers mais sale comme le premier album de Cypress Hill.
Qu'est-ce que tu dirais à quelqu'un qui n'y connait rien au sampling et qui souhaite se lancer dedans pour faire des instrus ?
Je lui dirai de sampler ce que les autres ont peur de sampler. Tout le monde utilise les mêmes sons de cordes, de pianos, des boucles de Soul accélérées, des cuivres, etc. Il faut essayer quelque chose de différent. Ça a toujours été ma marque de fabrique. Même quand j'échantillonne un instrument basique, j'essaye toujours de le faire sonner différemment de comment il devrait, par exemple en mettant un effet bizarre sur une guitare ou un piano. Il faut briser les règles et être unique.
Et que dirais-tu à quelqu'un qui souhaite devenir un MC ?
Sois toi-même et éclate-toi ! Tu t'en fous, la vie est trop courte pour se prendre la tête. N'aies pas peur de faire des trucs de dingue sur scène ni de te faire huer, parce qu'au moins les gens se rappelleront de toi ! Assure-toi que ton show soit divertissant, personne ne veut voir un mec sur scène balancer des trucs comme : « Combien d'entre vous aiment le vrai Hip-Hop ? ». C'est débile comme question, s'ils n'aimaient pas le Hip-Hop ils ne seraient pas là, trou de balle.
Quels sont tes projets ? Tu sais qu'il y a pas mal de gens, dont je fais partie, qui souhaiteraient que tu reprennes le micro (NDR : J-Zone a déclaré il y a quelques temps qu'il ne rapperait plus jamais). « A Job Ain’t Nuthin But Work » est un super album, je le met dans mon top 10 du Hip-Hop, sans déconner.
Merci ! Ca m'a toujours fait plaisir d'être soutenu. « A Job Ain’t Nuthin But Work » est un de mes disques préférés parmi ceux que j'ai fait mais tu es un des rares qui le dise lors d'une interview. A mon avis, il a été zappé comme l'a été ma discographie. Je fais toujours des instrus quand une opportunité se présente et je fais le DJ régulièrement. J'ai sorti l'album « Chief Chinchilla Live @ The Liqua Sto » l'année dernière sur lequel je rappais avec un effet sur ma voix (NDR : Chef Chinchilla est un personnage fictif, un chinchilla déluré et délirant). Mais c'était mon alter ego, l'époque où J-Zone rappait est terminée !
J'ai produit le morceau qui s'appelle « Santana DVX » sur lequel rappe E-40 pour l'album Incredibad de Lonely Island qui est sorti en février. Je me suis fait assassiner en droits pour le sample mais comme c'est mon premier beat placé sur un projet qui sort en major, j'étais content malgré tout. J'ai aussi une instru sur le prochain Cunninlynguists qui sort cette année, le morceau s'appelle « Cocaine ». J'ai fait quelques autres beats sur divers projets mais les choses n'avancent pas très vite en ce qui concerne la musique.
Maintenant j'écris beaucoup, j'enseigne et je travaille en tant que chroniqueur sportif sur le basket universitaire local. La musique sera toujours en moi mais j'ai été déçu par l'aspect business et j'ai perdu la passion. Essayer de s'en sortir et de dealer avec tous les aspects du business, être constamment en train de faire de la promo et d'être en connexion avec des gens bidons, ça m'a soûlé. Je hais Twitter d'ailleurs. (rires) Ça m'a frustré et j'ai préféré faire une pause par rapport à la musique pour un certain temps. J'espère néanmoins retrouver la motivation et bientôt faire de nouvelles choses. J'aimerai produire un album entier pour un artiste, j'ai beaucoup de musique à l'intérieur de moi. Mais je dois être excité comme je l'ai toujours été quand je fais un album. Mais ça sera en tant que producteur, c'en est fini de rapper pour moi !
Propos recueillis par Number-6 le 11 septembre 2009.
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